La piève et la Révolution française

Début 1789 : la révolution gronde en France ; sous les coups d'une bourgeoisie bien décidée à s'emparer du pouvoir, la vieille monarchie chancelle. A Paris, après l'élection des Etats Généraux, le serment du Jeu de Paume, la création de la Garde Nationale, l'Assemblée Nationale Constituante instaure un ordre politique nouveau. Bien qu'éloignée géographiquement de Paris, la Corse est attentive aux mesures prises par l'Assemblée Constituante. En novembre 1789, dans notre île acquise aux idées de liberté et d'égalité sous Pascal Paoli, une junte – ou comité- a été mise en place dans des conditions pour le moins laborieuses. Comme dans de nombreuses villes de France, une garde nationale avait été instaurée, à Sartène d'abord, puis à Ajaccio. A Bastia, le problème était que les principaux responsables militaires, le vicomte de Barrin, commandant en chef des troupes, en tête, étaient hostiles aux institutions nouvelles qui menaçaient de briser leurs carrières et leurs titres. C'est sous la pression de la population locale que le commandant s'est résolu le 5 novembre à convoquer une assemblée à l'église Saint Jean pour élire les officiers de la Garde. Dans la foulée, cette assemblée s'était autorisée à nommer un comité composé d'hommes réputés pour leur bon sens et leur pragmatisme.

Au mois de février 1790, ce comité se réunit, sur instruction venue de Paris, pour convoquer une assemblée générale des députés de l'île: cette assemblée devait s'occuper de mettre en place un règlement pour la nomination des municipalités, de prendre des mesures pour sauvegarder la sécurité publique ainsi que des mesures d'utilité générale. Enfin, l'assemblé générale avait décidé de la mise en place d'une junte (a ghjunta), ou Comité Supérieur, émanation ou relais, en quelque sorte, de l'assemblée constituante de Paris à qui elle devait rendre des comptes.

Nul ne peut douter que cette junte avait aussi pour but de propager les idées révolutionnaires dans une contrée nouvellement acquise par la France et souvent hostile aux nouveaux occupants : en somme, le Comité Supérieur avait notamment pour but le contrôle et la mise au pas de certaines communautés villageoises peu disposées à se soumettre aux ordres d'une assemblée dont la légitimité ne leur paraissait pas évidente. Dans notre piève de la Serra, trois communautés, Moïta, Pianellu et Zuani en ont fait les frais et ont reçu au printemps et à l'été 1790 des injonctions de la part du président du Comité supérieur de Bastia, le sieur BELGODERE, afin de mettre un terme à certains dysfonctionnements qui portaient ombrage à la nécessaire rigueur dont la République naissante – et déjà très jacobine!- avait besoin pour s'affirmer aux yeux du peuple.

 

Classées chronologiquement, voici quelques missives envoyées par le président du Comité supérieur de Bastia aux autorités locales des communautés citées afin de remédier aux quelques problèmes dont il a eu connaissance.

 

Bastia, 29 mars 1790 : à Messieurs les Officiers municipaux de la communauté de Moita,

 

Je vous saurais gré, Messieurs, d'informer le plus vite possible le Comité supérieur des raisons qui vous ont poussé à faire occuper le fort d'Aléria par une milice civile de votre communauté, et à confier cette mission à Monsieur Luigi MATRA.

Les différentes questions qui nous parviennent à ce sujet nous poussent à vous demander des informations les plus précises pour procéder en toute connaissance de cause à une intervention à laquelle le Comité supérieur jugera utile de procéder. Veuillez...

 

(la signature n'est pas indiquée)

 

 

Bastia, 30 mars 1790 : à Messieurs les Officiers municipaux de Pianello,

 

Nous sentons bien à la lecture de votre lettre, Messieurs, combien est illégitime en de nombreux points la démarche de votre communauté pour convoquer l'assemblée en vue de la nouvelle nomination du conseil municipal.

Cette extravagance ne peut résulter des décrets issus directement de l'Assemblée nationale, mais au contraire sont le fait de particuliers qui n'ont pas autorité pour agir.

Le Comité supérieur est donc bien loin d'approuver cette monstrueuse irrégularité et souhaiterait en connaître les auteurs pour les faire punir avec sévérité.

Par conséquent, il vous appartient, Messieurs, d'annuler toute assemblée qui pourrait se tenir et en mettre une autre en place à votre initiative, vous seuls étant chargés de cette opération. Veuillez....

 

(la signature n'est pas indiquée)

 

 

Bastia, 25 juin 1790 : aux Officiers municipaux de Zuani,

 

le Comité supérieur, Messieurs, vient d'être informé qu'au couvent de Zuani se produisent des attroupements, et ce qui surprend le plus, c'est que de la part de votre corps municipal aucune mesure n'a été prise pour les disperser et, qu'à ce jour, nous n'en avons pas été informés.

Inquiets de ne pas avoir été informés de ces faits contraires aux décrets de l 'Assemblée nationale, dans des circonstances aussi pernicieuses, nous vous enjoignons de nous faire un rapport sincère sur la situation pour que nous puissions, avec l'aide de bons patriotes, réprimer ces perturbateurs indignes et ruiner les espérances échafaudées par de perfides aristocrates qui continuent à s'opposer au bien de la Patrie.

Adhérez donc, très chers compatriotes, aux souhaits de ce comité supérieur qui sont de maintenir dans l'île la tranquilité et de jouir des précieux bienfaits de la nouvelle constitution. Nous sommes...

 

BELGODERE : président

POGGI et VALERI, secrétaires

 

 

Bastia,25 juin 1790 : à Monsieur LEPIDI,

 

La pleine confiance, Monsieur, qu'a le Comité supérieur en votre personne pour le zèle patriotique qu'on vous reconnaît, le conduit à vous demander par la présente la description la plus précise possible de l'attroupement qu'on dit régner au couvent de Zuani.

Nous ne pouvons pas douter un seul instant de votre souci pour tout ce qui peut contribuer au bien de la Patrie.

Nous constatons avec dépit que les ennemis de la liberté cherchent par tous les moyens à réussir dans leurs perfides desseins, mais les bons patriotes, à nos côtés, sauront extirper les idées infondées, que leurs intentions resteront vaines, et qu'ils auront la honte de gémir sous la calamité d'un éternel désespoir. Une prompte réponse nous obligerait par retour du courrier ; dans l'attente...

 

BELGODERE : président

POGGI, secrétaire

 

Attroupement devant le couvent de zuani

 

Bastia, 27 juin 1790 : aux Officiers municipaux de Zuani,

 

Le Comité supérieur, Messieurs, a été informé avec dépit que le couvent de Zuani était occupé par une bande armée qui met en danger l'ordre public, et qu'aucune mesure prévue par les décrets de l'Assemblée nationale n'a été prise de votre part concernant l'application de la loi martiale.

Vous ne pouvez et ne devez ignorer un tel fait, pas plus que ces décrets qui vous mettent en devoir d'empêcher le déroulement de ces événements qui troublent l'ordre public.

Voyez donc sans retard comment utiliser la loi martiale contre ces gens armés et obligez-les à se retirer dans le calme et à s'éparpiller immédiatement.

En cas de résistance, vous pourrez requérir le concours du chef de la garde nationale de votre communauté et si cela ne suffit pas, vous ferez appel aux chefs des gardes des autres communautés et des autres pièves alentour. Malgré tout ce que vous ferez et tout ce qui pourra arriver, en cas de besoin, nous interviendrons nous-mêmes et trouverons les moyens pour supprimer par la force cette bande opposée aux décrets et à l'ordre public. Veuillez.....

 

BELGODERE : président

POGGI, VALERI et BIADELLI, secrétaires

 

 

Bastia, 03 juillet 1790 : à Monsieur LEPIDI,

 

Le Comité supérieur, Monsieur, vous fait savoir qu'il a délibéré pour faire évacuer Monsieur MATRA du fort d'Aléria, comme vous pouvez le lire dans la délibération ci-jointe, faite le 30 juin courant, et, confiant dans votre dévouement pour la patrie, il vous autorise à placer cinq hommes pour garder ledit fort, payés sur le budget de la nation à raison de seize sols français chacun et par jour, et le chef vingt sols, et ils y resteront jusqu'à ce qu'ils reçoivent de nouvelles instructions du Comité.

Il vous appartient de vous enquérir avec exactitude du mobilier et de l'état dudit fort pour en informer le Comité.

Monsieur de CASABIANCA voulant entrer et demeurer dans ce fort avec ses locataires et ses fermiers, vous l'y donnerez asile dans les meilleures conditions possibles. Veuillez....

 

VARESE : Président

POGGI, BIADELLI, secrétaires

Le fort d aleria 1

On est bien loin des sévices et de la répression de la Terreur qui s'annonce sur le continent. Le Comité supérieur, sous la présidence de BELGODERE, a fait preuve d'un certain pragmatisme à l'égard de communautés – nous ne nous sommes intéressés ici qu'à la pieve de la Serra- un peu hostiles par principe aux idées nouvelles lorsque celles-ci troublent leurs habitudes. La «justice morandine », en d'autres lieux et sous le Premier empire, sera bien plus féroce...

Des questions se posent : pourquoi ces attroupements au couvent de Zuani ? Pourquoi cette occupation du fort d'Aléria ? Simples épiphénomènes, marques de nervosité de populations craignant d'être dépossédées de leurs biens ? Manoeuvres d'une petite noblesse locale attachée à ses privilèges (en France les premiers nobles songeaient déjà à organiser leur fuite à l'étranger) ? Présence d'un clergé sur la défensive au couvent de Zuani qui fera bientôt partie des biens nationaux ?

 

N.B. On parle encore de communautés et non de communes car ces dernières, bien qu'ayant été instituées par décret de l'Assemblée nationale constituante le 14 décembre 1789, n'étaient pas toutes constituées administrativement fin 1790 : on l'a vu pour Pianellu, la mise en place des conseils municipaux s'est faite parfois dans la douleur, voire à coups de fusil dans certaines communautés...

 

Les lettres, écrites en toscan, sont des traductions: nous espérons avoir été fidèles... "à la lettre près".

 

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