Le château de Petr'Ellerata

Le château de Petr'Ellerata a-t-il existé ? si oui, où pouvait-il se situer ?

Ces deux questions fixent déjà la problématique qu'auront à affronter l'historien et l'archéologue: on ne trouve sur le terrain aucune trace de ce château; on dispose seulement de sources bibliographiques, des chroniques médiévales, toujours sujettes à caution.

Les sources: celles des chroniques médiévales interprétées par Giovanni della Grossa, notamment. Elles font état d'un conflit ouvert entre Luchetto Doria et les seigneurs insulaires favorables par défaut à Pise. Ce conflit démarra au printemps 1289 lorsque Doria fut nommé vicaire général en Corse et qu'on lui confia une armée de 175 cavaliers et de 700 fantassins ( incluant 200 arbaletriers et 200 lanciers) afin de soumettre Sinucello Della Rocca, un seigneur corse qui s'était octroyé le titre de juge de la Cinarca, ainsi que d'autres nobles locaux hostiles à Gênes. Après avoir dévasté le sud de l'île, Doria se présenta en juillet 1289 devant Aléria qui n'opposa aucune résistance, étant entendu que l'évêque de la place était lié à la famille des Cortinchi, adversaires du moment de Sinucello.  Toutefois, saisi d'un pressentiment et doutant de la loyauté d'Ugo Cortinchi, l'envoyé de Gênes pénétra brutalement dans le fief de ce dernier en remontant la vallée du Tavignano et en traversant  le territoire du château de Petr'Ellerata, puis assiégea les chateaux de Pietraserena et d'Altiani. Ces deux forteresses qui protégeaient la pieve de Rogna furent conquises par Doria qui menait avec ses troupes une politique de terre brûlée systématique afin de briser toute résistance. La famille d'Ugo Cortinchi fut forcée de se soumettre et l'étendard de Gênes flotta sur Petr'Ellerata.

Poursuivant tous ceux qui s'opposaient à la domination de Gênes, Doria porta le fer dans le nord de l'île, puis démobilisa une partie de ses troupes, estimant sa mission terminée. Sinucello en profita pour reprendre l'avantage en rompant une sorte de statu quo qui avait été instauré avec l'émissaire de Gênes. Fort irrité de cette volte-face, Doria réarma un corps expéditionnaire et, au cours du mois d'octobre 1289, il entreprit de détruire tous les villages et châteaux demeurés fidèles et alliés à Sinucello, donc ceux appartenant à Ugo Cortinchi. Noceta, Riventosa, Tusani ( Piedicorte di Gaggio), Erbajolo et Reghjone ( au pied du Castellu) furent mis à feu et à sang. Avant de redescendre sur Aléria, Doria mit à nouveau le siège devant le château de Petr'Ellerata: devant la forte résistance d'Ugo Cortinchi, il traita avec Guglielmo, le fils de ce dernier, qui consentit à faire allégeance avec Gênes.

Après de nombreuses vicissitudes liées aux luttes incessantes entre Gênes et les féodaux locaux, le château, qui appartenait alors aux Gaggio, semble être sérieusement mis à mal en avril 1487 et définitivement démoli en 1491: un des derniers bastions de l'en-deçà des monts est rayé de la carte.

D'après les sources historiques, d'époques différentes, il existait bien un château de Petr'Ellerata: le fait semble donc acquis. La deuxième question est: où se situait-il exactement ?

En effet, on pourra constater qu'il existe deux pitons rocheux distants l'un de l'autre d'un peu plus de deux kilomètres à vol d'oiseau et séparés par le Corsigliese, susceptibles tous deux d'être des sites défensifs sur lesquels ont été bâties des forteresses. D'ailleurs, sur le plan topographique, ont remarquera une certaine similitude entre les deux pitons qui ressemblent bien à des "castelli": tous les deux, ruiniformes, ont été taillés dans des roches ophiolitiques leur donnant cet aspect caractéristique qui frappe l'imaginaire populaire.

 u castellu

La photographie ci-dessus montre bien les deux castelli: celui de Zuani au premier plan, avec le "plateau" du Reghjone sur sa gauche (sur son flanc nord), et celui de Piedicorte di Gaggio, à l'arrière plan et à droite sur la photo. C'est celui du premier plan qui aurait été le lieu d'implantation du château, détruit à la fin du XVè siècle. Ce qui plaide en faveur de ce lieu d'implantation, c'est l'association faite entre la bâtisse et le Reghjone, hameau qui comportait plusieurs maisons et une chapelle, San Martinu. Cette chapelle figurait d'ailleurs sur le plan terrier, à la fin du XVIIIè siècle. L'association château-village est très plausible. Des ruines de maisons sont encore visibles aujourd'hui: très dégradées, elles ne conservent que des pans de murs dont l'appareillage dénote un savoir-faire avéré (voir détail d'une maison située juste sous le piton rocheux du Castellu). On remarquera aussi l'ancien chemin qui reliait Pietraserena à San Cumiziu en passant précisément par le Reghjone.

maison du XVIè XVIIè siècle (?) sous le piton rocheux du Castellu

chemin du Reghjone

Les recherches sur le terrain du Castellu ne donnent guère de résultats probants pour le moment. L'étude des photographies aériennes n'en donne pas non plus. Tout au plus a-t-on pu localiser le fameux chemin de ronde que Mme PALIX a repéré en 1964: il faut néanmoins une bonne dose d'imagination pour reconstituer l'ouvrage qui, pour ce qu'il en reste, mesure deux mètres de long environ, sur 60 cm de hauteur... Par contre, des pierres taillées ont été trouvées sur les parties sommitales du piton rocheux: cela constitue un indice intéressant. Ailleurs, quelques artefacts ont été trouvés, affleurant du substrat rocheux: il est possible, faute de datation précise, que ces artefacts soient relativement contemporains (XVIIIè ou XIXè siècle), le Reghjone ayant été occupé jusqu'à la guerre de 14-18. Il faudra procéder à des investigations sur site plus poussées avec l'aide de matériels de détection d'anomalies magnétiques notamment pour localiser d'éventuelles constructions (fondations de murs, citernes comblées...); une étude des blocs pierreux, particulièrement au pied de l'abrupt sud-ouest, permettra de localiser d'éventuels blocs taillés, reliques d'anciens murs. Il est à parier que de nombreux blocs taillés ont été réutilisés et donc dispersés au cours des siècles suivant la destruction du château, notamment pour bâtir certaines maisons sur le Reghjone, étonnamment bien appareillées. D'autre part, il faut penser que le bâtiment devait être de dimensions très modestes, sans aucune mesure avec les forteresses médiévales que l'on trouve sur le continent, d'où la difficulté de retrouver des vestiges.

On peut supposer que le château n'était d'ailleurs pas construit sur le sommet du piton rocheux lui-même, fort étroit, mais en-dessous de la partie sommitale faisant face au Reghjone. Il faut noter que l'endroit est difficilement accessible, même si ces lieux étaient jadis cultivés ou constitués de pacages (sens littéral du mot reghjone). Aujourd'hui, malgré la présence de chemins carrossables aux 4X4 des chasseurs, l'endroit est difficilement pénétrable à cause d'un maquis inextricable et cela ne favorise pas les recherches.

versant-nord-du-castellu.jpg

 Photo ci-dessus: u Castellu vu de l'ouest

ci-dessous: photographie aérienne du site avec l'emplacement hypothétique du château

u-castellu-2.jpg

Si l'association  château-habitat était avérée, on pourrait alors considérer que nous sommes réellement en présence d'une structure de type castral. Ce type de structure s'est répandu dans toute l'Europe dès le fin du haut Moyen-âge et il en existe de remarquables vestiges en Provence, par exemple, datant du Xème au XIIème siècle.

En dehors du champ de notre étude, on remarquera de superbes abris sous roche qui ouvrent d'autres champs d'investigations pour découvrir un patrimoine décidément bien riche... mais bien en danger aussi...   (photo ci-dessous)

abri sous roche au castellu

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