Le plan terrier de la piève

 

Le plan terrier a été la première tentative par la monarchie française de faire un état aussi exhaustif que possible du royaume, communauté par communauté, avec sa population, ses richesses agricoles, industrielles et commerciales. Cela a représenté un travail colossal, commencé effectivement sous le règne de Louis XV, et achevé sous la Révolution, à la veille du Directoire. En plus d'un descriptif particulièrement minutieux de toutes les paroisses (devenues communautés, puis communes le 14 décembre 1789 et fixées dans leur statut par le décret du 10 brumaire an II), le plan terrier a été constitué de rouleaux cartographiques d'une extrême précision, où figuraient les habitations, les zones cultivées, les voies de communication...  Malgré l'application de techniques différentes de recensement et de cartographie en fonction de la date (la description générale de la France a pris tout de même quatre-vingts ans !), ce plan est d'une remarquable homogénéité et permet donc des comparaisons de terroirs et d'organisation de l'espace d'un bout à l'autre du territoire français. 

Son but ? fixer d'une part les titres de propriété des individus (ce qui sera amélioré avec le cadastre napoléonien) et permettre ainsi de meilleures rentrées fiscales, et d'autre part -et surtout- établir un état complet de la situation économique et démographique du pays, ce qui n'avait jamais été mené à bout malgré des tentatives au XV et XVI è siècle ! (l'INSEE et l'IGN avant l'heure en quelque sorte !)

Le service des Archives du Conseil Général de la Corse du Sud possède le plan terrier de la Corse (rouleaux et documents par commune).

Toutes les sources utilisées dans cet article, photographiques et micro-films, ont été exploitées aux  © Archives départementales de la Corse du Sud, à Ajaccio. Nous remercions les documentalistes qui les ont mises à notre disposition.

 

page de présentation du plan terrier de Zuani

 

Le plan terrier de la piève de la Serra a été achevé en 1795 (an IV de la République): c'est l'un des tous derniers plans à avoir été dressé car les géographes et cartographes à qui était dévolue cette tâche n'étaient guère enthousiastes à l'idée de se promener dans le maquis, en terrain parfois hostile... D'ailleurs, leurs appréciations sur les autochtones n'ont guère été positives, comme nous le verrons... D'autre part, la Corse n'étant devenue française qu'en 1768, le travail de cartographie et de recensement dans l'île a commencé en 1770, alors qu'il était terminé depuis longtemps dans d'autres régions françaises. 

La piève de la Serra, ou plutôt le canton de Serra, comportait neuf communautés: Moïta, Matra, Pianello, Zuani, Ampriani, Zalana et Tallone, deux d'entre-elles, Zuani et Pianello étant déjà constituées en communes.

 

plan terrier: Zuani, Zalana et Ampriani

 

Le plan terrier de Zuani

La commune de Zuani est divisée en deux parties: la principale est située en montagne, entre Pianellu et Ampriani, mais elle possédait également des terres dans la plaine orientale.

Pour la partie montagnarde: c'est une commune où "l'air y est passable"; "il est plus vif dans la montagne et de meilleure température dans le village". Au recensement de 1779 (consigné dans le terrier), elle est peuplée de 239 individus, dont 102 hommes et 137 femmes. Le village dispose de 18 fontaines et d'un ruisseau qui, l'hiver, permet de faire tourner trois moulins ( toponymie: e muline). "On trouve dans la communauté plusieurs carrières de pierre propres à la chaux, d'autres bonnes à bâtir". Très peu de commerce: "les habitants cultivent plus que pour leur subsistance"; les années où les récoltes sont abondantes, ils échangent leurs productions contre des produits de première nécessité.

Les citoyens disposent en propriété privée de 1829 "arpens"; l'état et la commune ne possèdent pas de terres. Sur ces 1829 arpents, 1059 sont cultivés (3,45 en oliviers, soit 75 pieds de cet arbre, 14,53 en vignes, 382 en bois et châtaigniers et 439 en plantes annuelles (céréales, choux, haricots); toujours sur ces 1829 arpents, 567 sont incultes mais jugés potentiellement cultivables, 200 sont incultes mais bons pour la pâture, pas un seul arpent n'est désigné comme étant incultivable (pourtant il y a des rochers escarpés et des ravins trop abrupts pour être exploités!).

Le cheptel est constitué de chevaux, caprins, ovins, bovins: "les animaux domestiques sont dans un état médiocre et abatardi..."

(un arpent = 5100 m² environ)

 

Plan terrier Zuani et Pianello

 

Pour les ingénieurs cartographes, le verdict est sans appel concernant les zuanais: les habitants "sont encore bien loin d'employer la bonne manière de travailler la terre et d'en tirer le meilleur parti possible". Ils pourraient le faire avec "un peu plus d'intelligence" et ils "auraient besoin d'instruction". Un peu dur comme appréciation, non ? Ceci dit, les habitants des villages voisins ne sont pas mieux lotis...

Pour la partie en plaine, 90 arpents de terre appartiennent à la Nation, 3043 à des particuliers, 360 autres, soit 3493 au total. Sur cette superficie, 2006 arpents sont cultivés (vignes 6; bois et châtaigniers, 1974 plantes annuelles." Il n'y a rien à dire sur le règne animal".(?) "L'air est généralement mauvais sur tout le territoire de la communauté et très mal sain dans les parties basses situées sur les bords de la rivière de Tavignano et de Tagnone" (cette indication permet de situer géographiquement les possessions zuanaises en plaine). Concernant les eaux: "il n'y a qu'une seule fontaine très mauvaise qui sèche en été. Presque tous les ruisseaux sont secs pendant l'été et il n'y a que la rivière de Tavignano et de Tagnone qui ont toujours de l'eau".

En conséquence, point d'habitants, sauf quelques bergers en hiver et des saisonniers au moment des travaux concernant les plantes annuelles (céréales). Point d'industrie non plus. En somme, les grandes solitudes livrées aux moustiques et à la malaria...

 

Le plan terrier d'Ampriani

A la fin du XVIIIè siècle (1795), Ampriani est une communauté de 103 âmes où "l'air est bon", et qui fait de gros efforts pour assurer sa subsistance: sur le plan terrier, il est noté que les 511arpents de terre qui constituent sa superficie appartiennent à des citoyens; comme à Zuani, il n'y a pas de biens nationaux ou communaux, et que sur ces 511 arpents, 313 sont cultivés (61%, un record) et répartis ainsi: 16,58 arpents d'oliviers (soit 348 pieds), 9 de vigne, 181 de bois et châtaigniers et 106 de plantes annuelles. Les terrains incultes mais cultivables représentent 123 arpents et les terrains incultes et "bons  pour la pâture" 73 arpents. "Les animaux domestiques jouissent d'une bonne santé".

Comme pour Zuani, les ingénieurs en charge du plan semblent ignorer l'existence de la jachère... Ces mêmes ingénieurs notent dans "l'ordre des matières", "sur l'état de la société", qu'à Ampriani, "il reste des progrès à faire pour mettre l'agriculture à son degré de perfection". Il leur faudra "introduire de nouvelles méthodes pour tirer meilleur parti de la terre". Ils ne constatent aucune activité commerciale, si ce n'est du troc les années d'abondance contre des produits de première nécessité, ni activité industrielle.

 

Le plan terrier de Zalana

Le rencensement de la population de 1779 (reporté sur le plan terrier) donne 384 habitants pour la communauté de Zalana, 180 de sexe masculin, et 204 de sexe féminin; on peut s'interroger sur la disparité hommes/femmes: ces messieurs préféraient-ils mettre de la distance avec les agents recenseurs par peur d'être enrôlés dans l'armée ? étaient-ils aux champs lors du passage des agents ? Y-avait-il surmortalité masculine ? Cette disparité se retrouve dans les autres villages de la piève.

Les zalanais disposent en biens propres de 2833 arpents de terre, dont 1399 sont cultivés (49%): 9,78 arpents en oliviers, 33 en vignes, 614 en bois et châtaigniers et 939 en plantes annuelles. Les animaux "sont dans un état médiocre".

Les agents de la République An IV notent que "non seulement il reste beaucoup à faire pour mettre en valeur tout ce qui est susceptible (de l'être), mais on est encore bien loin d'employer la bonne manière de travailler la terre et d'en tirer le meilleur parti possible". Ils semblent agacés de constater que sur les trois moulins dont dispose la communauté, "un tombe en ruine". Ils en tirent la conclusion, comme pour Zuani, que "les habitants auraient besoin d'instruction". Consolation: "l'air y est bon"...

Et dire que la Castagniccia, y compris sur ses marges sud, était considérée comme une région économiquement favorisée !

 

Le plan terrier de Pianellu

Comme Zuani, Pianellu possédait des terres dans la plaine orientale, aux environs d'Aléria.

Dans la partie montagnarde, sur le versant sud des Caldane et en amont des gorges de la Bravone, l'air y est bon et 362 habitants vivent de l'agriculture et de l'élevage. Forte disproportion d'hommes (150) par rapport aux femmes (212). L'agent de la République note que la population "a été plus considérable avant que les guerres ne dévastent le pays"... dans ce cas, la disparité hommes/femmes serait expliquée par une surmortalité masculine liée à des conflits meurtriers (cette remarque se retrouve pour d'autres communautés). La commune possède 707 arpents et les citoyens 3019 (3726 au total). Le territoire est cultivé sur 1866 arpents ( 20 de vigne - à cette altitude !!-), 825 de bois et châtaigniers, 1021 de plantes annuelles. "Les animaux domestiques sont dans un état médiocre" (sans plus de précision). "Les eaux sont abondantes sur tout le territoire, il y a 28 fontaines... et la rivière de Bravone fait tourner deux moulins". Des pierres "propres à la chaux" constituent les seules ressources tirées du sous-sol.

Concernant les propriétés et terres de Pianellu situées dans la plaine orientale. Sur cette partie de la commune, les citoyens résidant en montagne disposent de 3636 arpents de terre, tandis que la nation en possède 90 et la commune 367. 4113 arpents au total. Sur ce total, 577 seulement sont cultivés, soit à peine 14%, en plantes annuelles (céréales). "Il n'y a rien à dire sur le règne animal" (?) Le constat est sans appel: " l'air est mauvais, et très mal sain dans la plaine au bord de la mer et de l'étang de Diana". "Cette commune n'est peuplée que le temps des semailles et de la récolte, l'hiver par quelques pasteurs". "Il y a dans cette communauté des terres propres à la brique... et beaucoup de coquillages et autres corps marins "(?). "Point de commerce ni d'industrie", pour conclure.

 

Le plan terrier de Moïta

Avec ses 526 habitants (246 de sexe masculin et 280 de sexe féminin au recensement de 1779), Moïta fait figure de "capitale" de la pieve. L'air est bon, vif dans les parties les plus en hauteur. Deux fontaines (seulement ?) alimentent la population. Les citoyens se partagent les 1164 arpents de terre et en cultivent 883, en en laissant 219 en friche, 62 étant incultivables (rochers). Sur les 883 arpents cultivés, 23 sont consacrés aux oliviers (380 plants), 28 aux vignes, 673 aux bois et châtaigniers et 159 aux plantes annuelles. "Les animaux domestiques prospèrent dans cette communauté... et jouissent d'une bonne santé". On y trouve "plusieurs carrières de pierres propres à la chaux, d'autres à bâtir, deux ardoisières, de l'amiante".

Malgré tout, l'agent de la République déplore que "les habitants de cette communauté s'occupent de leurs terres avec peu d'intelligence; ils auraient besoin d'instruction". Décidément...

 

Le plan terrier de Matra

En 1795, Matra compte 150 âmes (70 de sexe masculin et 80 de sexe féminin). L'agent de la République note que cette faiblesse démographique est liée aux conséquences des guerres qui ont ravagé la contrée, comme pour Pianellu. 

Sur un territoire de 1416 arpents, 1360 appartiennent aux citoyens et 56 à la commune. Sur ces 1416 arpents, 773 sont cultivés (40 en vignes, 519 en bois et châtaigniers, 233 en plantes annuelles - ce qui est peu-) et 36 incultivables. Comme dans la plupart des autres communes, le cheptel animal (bovins, chevaux, ovins et caprins) est "médiocre et abatardi". En ressources naturelles, la communauté dispose de pierres à bâtir, de pierres à chaux et d'une "mine de fer qui paraît intéressante". 

  

Le plan terrier de Tallone

C'est la seule communauté à bénéficier d'un territoire à la fois en plaine et en montagne d'un seul tenant. 

Le recensement de 1778 donne une population de 203 habitants (100 de sexe masculin et 103 de sexe féminin: c'est la seule communauté où il n'y a pas de disparité hommes/femmes. "L'air est bon dans les parties hautes, particulièrement dans celles exposées au nord. Mais dans les parties basses et celles exposées au midi, il est médiocre et même mauvais sur le bord de la mer et de l'étang de Diana...".

Les habitants disposent de 16763 arpents de terre, alors que la Nation en dispose de 258; 17021 arpents au total: c'est la plus vaste communauté de la pieve en superficie. Sur ces 17021 arpents, 3119 sont cultivés (41 en vignobles, 256 en bois et châtaigniers, 2822 en plantes annuelles; il n'est pas fait mention d'oliveraies). "Les animaux sont dans un état médiocre et abatardi"

Pour ce qui est des ressources naturelles exploitées, les agents notent "des carrieres de pierres propres à la chaux... de la terre à briques et de l'amiante...".

Pour conclure, il semblerait qu'en cette période où la Corse est entrée de gré ou de force dans le giron de la République, la situation de la piève de la Serra ne soit pas des plus brillantes: on doit y voir là les conséquences d'une situation de sous-développement endémique aggravé quelques années auparavant par des conflits tenaces et meurtriers entre les partisans de Pascal Paoli et les tenants de la Corse livrée par Gênes à la monarchie française. En fait, les communautés étudiées pratiquent l'autosubsistance, sans plus, de façon à éviter la famine, ou du moins la faim. L'économie de marché est quasiment absente: pas ou très peu de commerce, peu d'échanges avec l'extérieur sauf vers les pièves environnantes, quasiment pas d'instruction ( la langue est le toscan et seule une infime minorité de personnes savent lire et écrire...) Malgré tout, la pieve de la Serra faisait partie de ces micro-régions privilégiées de l'île où les conditions de vie, pour médiocres qu'elles fussent, n'étaient pas insupportables et enviables par rapport à d'autres. Il faut dire aussi que le regard des agents de la République chargés de la réalisation du plan dans la piève n'était guère bienveillant à l'égard des autochtones.

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